1677 : JEAN SCHLUNTZ ou le "curé indigne de Bure"

1677 : JEAN SCHLUNTZ ou le "curé indigne de Bure"
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PREAMBULE

Pourquoi ces pages? Parce que s'est éveillé en moi le désir, de plus en plus vif, de côtoyer et de mieux connaître mes ancêtres, ceux qui m'ont forgé ce physique de jeune premier et ce caractère pas toujours très facile. Rappelez-vous ce titre d'un tableau de Gauguin - ce même peintre qui éveilla chez un adolescent, ignorant comme pas deux, un autre désir, à la satisfaction longtemps différée, celui d'admirer, de caresser, de goûter ces poires de la vie qu'exhibent ces Jeunes tahitiennes aux fleurs de manguier, mais je m'égare, revenons à ce titre : D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?

Seule la première question posait problème, les deux autres ayant été, à mes yeux, résolues depuis longtemps. Je vous livrerais bien les fruits de ma cueillette, mais je tairai ces réponses pour deux raisons : d'abord, c'est un avis très personnel qui n'engage que mon incrédulité; en second lieu, ces aliments s'avèrent très indigestes.

Durant un mois, l'auteur de ces lignes fut pris d'une sorte de frénésie : il aurait voulu chaque jour, le gourmand, consulter les archives, noter, comparer, exulter quand les pièces du puzzle s'agençaient, que le fils retrouvait le père, que cet acte confirmait l'intuition. Si l'enseignement pouvait susciter cette soif de connaissances! Le chercheur vécut des moments d'intense émotion qui lui permirent de ressusciter des êtres, laborieux et honnêtes, foncièrement bons, je crois, qui vécurent sous le signe du devoir.

Ces gens traversèrent une période difficile - mais ne le sont-elles pas toutes? -, celle du XIXe siècle pendant laquelle l'industrie prend son essor, qui voit les ouvriers, exploités, regimber, les syndicats, s'organiser. J'ai en tête ce cri de mon arrière-grand-père, cri lancé lors d'un meeting électoral organisé par un parti catholique trop conservateur : "Vivent les socialistes!" A cette époque, j'eus crié à ses côtés avec la même conviction, en lui donnant la main en signe d'allégeance, car une figure comme celle de l'abbé Daens* est, selon moi, l'une des plus belles qui soit.

C'est en l'honneur de cet ancêtre, François Joseph, dont le portrait trône dans mon bureau, que j'ai rédigé ces lignes. N'ayons pas peur des mots : je suis fier d'eux.

* L'abbé Daens et les démocrates d'Alost ont lutté pour qu'une représentation ouvrière voit le jour au sein du Parti catholique jugé par eux réactionnaire. Un film récent, relatant la vie de ce représentant de Dieu et des pauvres sur terre, m'a profondément ému.




JEAN SCHLUNTZ ou le "curé indigne de Bure"


Permettez-moi de rendre hommage à tous ces prêtres qui ont, au cours des XVII et XVIIIe siècles, tenu les registres de la paroisse à une époque où l'administration communale brillait par son absence. Grâce à leur zèle, nous pouvons, aujourd'hui, retrouver la trace d'ancêtres qui, sans leur concours, seraient, et à jamais, ensevelis, oubliés, rayés de la mémoire collective. Quid de vous, Dieudonné Massuin, Marguérite Damin? Qui seraient vos enfants, mon cher Jean Joseph, nommé d'abord Massuin, puis Mazuin? Parmi ces scribes ensoutanés, une mention spéciale à celui qui le premier (mais je m'avance peut-être : go!) tint, de manière systématique, le "registre contenant les noms des baptisés et confirmés et mariés et décédés de la paroisse de Bure".

Une expression m'avait frappé : "Jean Schluntz Curé indigne de Bure le jour de la St Jean baptiste 1677".

Durant trente-trois ans, il tiendra ce registre, participant, à l'aide de sa plume, aux joies et malheurs des habitants de son petit royaume, sa paroisse, où vont se succéder, sans désemparer, les baptêmes, confirmations, mariages et décès. Il naîtra lui-même à une date précise, certes, mais non déterminée; il n'épousera pas une accorte paysanne (snif!), mais se consacrera entièrement à son dieu; il terminera sa course en 1710, toujours indigne, mais par rapport à quoi, à qui? That is the question. Il n'empêche : sa vie fut exemplaire à plus d'un titre. Je l'affirme "au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit".


# Posté le dimanche 10 juin 2007 08:44
Modifié le lundi 17 novembre 2008 04:12

Avant Dieudonné MASSUIN

Avant Dieudonné MASSUIN
MONSIEUR LE CURÉ

Avant Dieudonné Massuin, né probablement entre 1730 et 40 - son premier enfant naît en 1759 -, nulle trace, jusqu'à ce jour, de ses parents. L'arbre qui le protège s'arrête de croître, alors que celui de sa femme, Marguerite Damien, poursuit sa croissance dans l'air du XVIIe siècle.

C'est en 1667 qu'un "indigne" curé de Bure, Jean Schlutz, inaugure les registres paroissiaux pour les habitants de Bure et de Grupont. Grâce à lui, on peut remonter dans le temps. Sa langue est le latin, ses ouailles des catholiques qui font appel à lui pour recevoir les sacrements, entre autres les derniers : le représentant de Dieu se déplace avec le Saint-Sacrement, l'enfant de choeur et son goupillon, pour livrer au moribond la grande nouvelle : - Vous allez mourir pour revivre. Beaucoup de ses administrés préféreraient vivre encore un peu avant de "raviké po d'bon" ("avant de revivre pour de bon"), ayant compris durant leur courte existence le bien-fondé de cet adage : "Quand nos sèrans mwarts, nos n' vikerans pus" ("Quand nous serons morts, nous ne vivrons plus" - Profitons de l'heure présente).

Le prêtre n'en a cure : il dépose le saint Sacrement sur le corporal placé au préalable sur la table, s'approche du malade, l'asperge, ainsi que la chambre, d'eau bénite, puis, après avoir débité quelques prières en latin, donne au condamné (nous le sommes tous) la sainte Eucharistie.

Après s'être purifié les doigts, l'officiant ajoute :
- Dominus vobiscum.
- Et cum spiritu tuo, répond l'enfant de choeur.

Sont donc morts "po raviké" tous ces inconnus qui ont précédé Dieudonné sur l'arbre de la vie et de la mort; je leur attribue la croix posthume du Mérite pour avoir enduré sans moufter toutes les douleurs qu'une existence octroie.

- Dominus vobiscum.
- Et cum spiritu tuo.
# Posté le dimanche 10 juin 2007 15:39
Modifié le dimanche 16 novembre 2008 14:50

Dieudonné MASSUIN (Vers 1735 - 1789)

Dieudonné MASSUIN (Vers 1735 - 1789)
HABITANT DE GRUPONT...

De Dieudonné Massuin, on ne connaît pas grand-chose. Il naît dans la première moitié du XVIIIe siècle, vient s'installer à Grupont, probablement à l'occasion de son mariage. Décrivons le cadre de ce village : il se situe dans une vallée, au confluent de la Lomme et du Linson, deux rivières qui s'unissent sous le regard d'une demeure vénérable - une maison "espagnole" du XVIe siècle. Des bois qui chantent, des versants qui embaument, de l'eau qui jase sous les ailes des bergeronnettes et des martins-pêcheurs, les étés ne manquaient pas de charme dans ce coin de l'Ardenne.

L'enfant, où qu'il soit en ce moment, apprend très jeune un métier, l'école étant un luxe auquel il n'eut pas droit, ce qui ne l'empêcha pas de fonder une famille avec le concours de Marguerite Damin. Dieudonné, selon les registres de la paroisse de Bure, devait avoir une épouse ardente : par trois fois, en vue, sans doute, d'aiguillonner le désir de son homme, elle changea de patronyme (Decarme, Damin et Ducarme). Grâce à ce subterfuge, Déodati (Dieudonné, en latin) fut déclaré neuf fois papa - hourra!* Voici l'arrivée des enfants en respectant la chronologie :

Marie Catherine, la seule à avoir pour mère une Ducarme (Marguérite), crie de dépit, à l'air libre, le "c'est tout" (7 août comme mon père) 1759. Comme événement particulier, son double mariage : en 1778, avec Théodore Antoine, et quinze ans plus atrd, avec Jacques Themans. Je viens de retrouver cet acte paroissial. On y apprend que Marie-Catherine, veuve de Théodore, est âgée de 33 ans; en bas du document, tous signent, à l'exception de la nouvelle mariée qui a déclaré ne savoir écrire et qui y a apposé la marque ordinaire en forme de croix.

Quand au suivant, Henri Joseph, il a pour père, selon l'écriture, un Massin Dieudonné, ce 20 juin 1761. Dernièrement, grâce à une vieille tombe découverte à Hierges (France), j'ai pu avoir de ses nouvelles. Voiturier, il est allé s'installer à Hierges, petit village frontalier à quelques kilomètres de Givet. Il y mourut à un âge avancé - 85 ans! -, pleuré (il faut toujours rêver) par son fils Joseph Alexis (1801-1869), agent des douanes. C'est la tombe de ce dernier qui subsiste, encore pendant combien de temps?

Marie Joseph voit le jour le 22 septembre 1764 grâce au travail conjugué d'un charpentier et d'une jeune fille qui, vierge, allait enfanter. C'est l'un de ces mystères que les théologiens furent chargés d'élucider. Cela n'empêcha en rien Marie Joseph d'être une première communiante en 1779, à l'âge de 14 ans.
On la retrouve mariée à un certain Jean Joseph Gille, à Chooz (France), le 10 juillet 1787.
7 km 5 séparent Chooz (France) de Hierges où vécut son frère Heni Joseph. On peut penser que c'est là qu'elle rencontra pour la première fois son futur mari.
Toutes ces suppositions ne l'empêchèrent pas de souffler les bougies, à Chooz, le 7 janvier 1808. Qu'elle repose en paix.

Curieusement, Jacques Joseph et Marguerite naissent la même année, à cinq mois d'intervalle. C'est l'un des mystères qu'un généalogiste amateur est chargé de résoudre.
Un acte nous révèle que Marguérite a été baptisée le 20 août 1767 sous les yeux de Marguerite Decarme et de Jacobus (= Jacques et non pas Jacob comme je le supposais) Labart.
C'est donc Jacques Joseph qui pose problème.

J'ai fait la connaissance de Marie Anne grâce au latin : "8 na 8bris 1771 baptisata fuit Maria Anna filia legitima Deodati Massuin et Margarita Damin".

Avec Anne Marie, on a inversé les prénoms de la précédente (vous savez, quand la liste s'allonge, l'inspiration se tarit). Elle est inscrite le 7 février 1774 en tant que fille de Marguerite Decarme. Je crois qu'elle ne s'en est toujours pas remise.

Jean Joseph, l'avant-dernier, nous apparaît, égoïstement, comme le plus important de la série, tel un Moïse sauvé des eaux. On lui sourit quand on écrit ses nom et prénoms sur le registre de la vie le 15 juin 1779, dix ans avant la révolution française. Lorsqu'il accomplit ses premiers pas, Louis XVI répare les serrures, alors que Marie-Antoinette est peut-être en quête d'une clef qui lui ouvrirait la porte du septième ciel.

Enfin, François Joseph, le raculot(benjamin) s'amène le 17 juillet 1782 et s'évanouit dans la nature sans autre forme de procès.

Marguerite Damin s'éteint en 1783. Six ans plus tard, l'abbé Wolfs, curé, note : dieudonné massuin natif de wavreille décédé hier et enterré aujourd'hui le 23 fév. 1789.**

* Modérons notre enthousiasme. La première phrase du livre autobiographique de Jean-Paul Sartre - Les Mots - semble plus porteuse de vérité : "En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur accablé d'enfants consentit à se faire épicier."

**
MAZUIN Dieudonné né en 1735, décédé à Grupont le 22/02/1789 sous le patronyme de MASSUIN
Conjoint DAMIN Marguerite née le 24/11/1735 , morte le 14/10/1783
Enfants :
MAZUIN Marie Catherine née le 07/08/1759
MAZUIN Henri Joseph né le 20/06/1761
MAZUIN Marie Josèphe née le 22/09/1764
MAZUIN Jacques Joseph né en 1767
MAZUIN Marguerite née le 20/08/1767
MAZUIN Marie Anne née le 08/10/1771
MAZUIN Anne Marie née le 07/02/1774
MAZUIN Jean Joseph né le15/06/1779 et décédé le 15/09/1842
MAZUIN François Joseph né le 17/07/1782
Parents de Dieudonné :
MAZUIN Jean (avec un point d'interrogation)
HEREN Marie (idem) morte le 17/09/1751
# Posté le lundi 11 juin 2007 05:06
Modifié le dimanche 16 novembre 2008 15:05

Natif de WAVREILLE : et si Jean MASSUIN?

Natif de WAVREILLE : et si Jean MASSUIN?
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En ce bel après-midi ensoleillé, j'écoute, en pédalant dans la direction de Vitrival, le chant de l'alouette en état d'ébriété. Et me visite la figure (cachée comme dans une toile de Magritte) de Joannes Massuin, retrouvée, ce matin, grâce à l'acte de décès de Dieudonné Massuin, "natif de Wavreille, décédé hier et enterré aujourd'hui le 23 de février 1789".*

Wavreille? Je cherche et constate que ce village forme, sur la carte, avec Tellin et Grupont, un triangle comparable à celui du ciel qui voisine, à des centaines de kilomètres, avec Persée et les Poissons.

Dans les registres paroissiaux de Wavreille, on ne retrouve qu'un seul Massuin (Joannes); c'est maigre, mais j'apprends qu'il a épousé, le 24 mai 1731, la dénommée Maria Heren.

Il y a gros à parier (ça frôle la certitude, grâce au "natif de Wavreille" de l'abbé Swolfs) que ce Joannes est le père de Dieudonné. Calculons : en se mariant en 1731, Joannes devient papa entre 1732 et, disons, 1735. Dieudonné se marie avant 1759, année où naît son premier enfant. Ça colle! Il me reste à rechercher les actes de naissance de Marie Catherine (1759) et de Henri Joseph (1761) afin de vérifier si Joannes n'apparaît pas en tant que parrain.

Hélas! la recherche s'est avérée vaine. Comme souvent, en ce qui concerne ce siècle, je ne suis pas absolument sûr de ma déduction. Manque pour l'étayer l'acte de naissance : où est-il fourré? Saint Antoine de Padoue, rien qu'en pensant à vous, je ne retrouve rien!

* Au XVIIIe siècle, l'enterrement avait lieu le jour suivant le décès. Ce fut donc le sort réservé à la dépouille de l'épouse de Jean (Joannes). Sur l'acte on lit : "Die decima nona 7 bris 1751 obiit Maria heren uxor Joannes massoin" ("Ce dix-neuf septembre 1751 est morte Marie Heren, épouse de Jean Massoin"). Elle sera inhumée (curieux futur avalé depuis deux siècles et demi) le lendemain, 20 septembre.
# Posté le lundi 11 juin 2007 06:32
Modifié le samedi 29 décembre 2007 04:50

Les Massuin avec un curé (l'abbé SWOLFS) jouant les "Robin des Bois"

Les Massuin avec un curé (l'abbé SWOLFS) jouant les "Robin des Bois"
Le pressoir - gravure populaire sur la confiscation des biens du Clergé

L'ABBÉ SWOLFS

Swolfs : ce nom frappe par son étrangeté. Effectivement, son possesseur n'est pas né dans les Ardennes, mais dans le Limbourg, à quelques kilomètres de Diest, à Tessenderlo, en 1746. Ordonné prêtre en 1773, il devint aumônier et grand pénitencier de l'abbaye de Saint-Hubert; il était chargé d'instruire les pèlerins et de veiller à leur bien-être. A la mort du curé de Bure, l'abbé Xhardé, il le remplace à la tête de la paroisse; son règne, marqué par une fronde et, conséquemment, par un affaiblissement de son autorité, durera quarante ans.

La fronde, c'est la révolution française. Cette année-là, quelques mois avant le cataclysme, le curé Swolfs avait noté que "Dieudonné Massuin natif de Wavreille décédé hier est enterré le 23 de fév. 1789".

Au cours de cette année 1789, l'Eglise est encore toute puissante dans nos régions. Le prêtre est le chef spirituel du village, en tant que représentant de Dieu sur terre, et il est le secrétaire du lieu, relatant les naissances, confirmations, communions, mariages et décès de ses ouailles. Tout, ou presque tout, passe par ses mains.

Avec l'occupation française, le prêtre perd sa liberté de parole et de mouvement. Les choses se dégradent tellement qu'il doit se cacher dans les bois avoisinants. Il va souffrir de toutes sortes de privations, mais sera continuellement soutenu par des gens du village. On l'hébergera malgré le danger encouru, on le ravitaillera durant de longs mois. Quand il le fallait, "Monsieur le curé" administrait les sacrements.

Avec le départ des Français, la situation s'améliora grandement, mais le religieux dut composer avec les agents de la commune, messieurs Pigeon, Charlier et Eloy : la vie ne sera jamais plus comme avant.

Dorénavant, le généalogiste n'assistera plus à la naissance d'un baptisé, mais à celui d'un citoyen. Il est déjà loin, dans les mentalités, le temps où le curé retranscrivait tous ses actes en latin. L'Etat français impose sa langue, ses lois administratives, sa vision d'un monde nouveau. Le prêtre rentre dans son presbytère à tout jamais.

L'abbé Swolfs redevint le curé du village, enseignant la bonne nouvelle, toujours avec autant de conviction. Se méfiant du modernisme, il mit les fidèles en garde contre les Lumières. En bref, le "Dictionnaire philosophique" du sieur Voltaire n'était pas son livre de chevet.

Il vivait à la cure en compagnie de sa soeur, Thérèse, quand une longue et pénible maladie attrista ses vieux jours. Il s'éteignit en 1826, quatre ans avant que la Belgique ne devienne un royaume.

En 1998, des messes sont toujours célébrées, à Bure, en son honneur, car la fabrique d'église, qui lui doit beaucoup, n'oublie pas de raviver le souvenir de cet homme exceptionnel.
# Posté le lundi 11 juin 2007 10:14
Modifié le mardi 18 novembre 2008 04:16