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PREAMBULE
Pourquoi ces pages? Parce que s'est éveillé en moi le désir, de plus en plus vif, de côtoyer et de mieux connaître mes ancêtres, ceux qui m'ont forgé ce physique de jeune premier et ce caractère pas toujours très facile. Rappelez-vous ce titre d'un tableau de Gauguin - ce même peintre qui éveilla chez un adolescent, ignorant comme pas deux, un autre désir, à la satisfaction longtemps différée, celui d'admirer, de caresser, de goûter ces poires de la vie qu'exhibent ces Jeunes tahitiennes aux fleurs de manguier, mais je m'égare, revenons à ce titre : D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?
Seule la première question posait problème, les deux autres ayant été, à mes yeux, résolues depuis longtemps. Je vous livrerais bien les fruits de ma cueillette, mais je tairai ces réponses pour deux raisons : d'abord, c'est un avis très personnel qui n'engage que mon incrédulité; en second lieu, ces aliments s'avèrent très indigestes.
Durant un mois, l'auteur de ces lignes fut pris d'une sorte de frénésie : il aurait voulu chaque jour, le gourmand, consulter les archives, noter, comparer, exulter quand les pièces du puzzle s'agençaient, que le fils retrouvait le père, que cet acte confirmait l'intuition. Si l'enseignement pouvait susciter cette soif de connaissances! Le chercheur vécut des moments d'intense émotion qui lui permirent de ressusciter des êtres, laborieux et honnêtes, foncièrement bons, je crois, qui vécurent sous le signe du devoir.
Ces gens traversèrent une période difficile - mais ne le sont-elles pas toutes? -, celle du XIXe siècle pendant laquelle l'industrie prend son essor, qui voit les ouvriers, exploités, regimber, les syndicats, s'organiser. J'ai en tête ce cri de mon arrière-grand-père, cri lancé lors d'un meeting électoral organisé par un parti catholique trop conservateur : "Vivent les socialistes!" A cette époque, j'eus crié à ses côtés avec la même conviction, en lui donnant la main en signe d'allégeance, car une figure comme celle de l'abbé Daens* est, selon moi, l'une des plus belles qui soit.
C'est en l'honneur de cet ancêtre, François Joseph, dont le portrait trône dans mon bureau, que j'ai rédigé ces lignes. N'ayons pas peur des mots : je suis fier d'eux.
* L'abbé Daens et les démocrates d'Alost ont lutté pour qu'une représentation ouvrière voit le jour au sein du Parti catholique jugé par eux réactionnaire. Un film récent, relatant la vie de ce représentant de Dieu et des pauvres sur terre, m'a profondément ému.
Pourquoi ces pages? Parce que s'est éveillé en moi le désir, de plus en plus vif, de côtoyer et de mieux connaître mes ancêtres, ceux qui m'ont forgé ce physique de jeune premier et ce caractère pas toujours très facile. Rappelez-vous ce titre d'un tableau de Gauguin - ce même peintre qui éveilla chez un adolescent, ignorant comme pas deux, un autre désir, à la satisfaction longtemps différée, celui d'admirer, de caresser, de goûter ces poires de la vie qu'exhibent ces Jeunes tahitiennes aux fleurs de manguier, mais je m'égare, revenons à ce titre : D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?
Seule la première question posait problème, les deux autres ayant été, à mes yeux, résolues depuis longtemps. Je vous livrerais bien les fruits de ma cueillette, mais je tairai ces réponses pour deux raisons : d'abord, c'est un avis très personnel qui n'engage que mon incrédulité; en second lieu, ces aliments s'avèrent très indigestes.
Durant un mois, l'auteur de ces lignes fut pris d'une sorte de frénésie : il aurait voulu chaque jour, le gourmand, consulter les archives, noter, comparer, exulter quand les pièces du puzzle s'agençaient, que le fils retrouvait le père, que cet acte confirmait l'intuition. Si l'enseignement pouvait susciter cette soif de connaissances! Le chercheur vécut des moments d'intense émotion qui lui permirent de ressusciter des êtres, laborieux et honnêtes, foncièrement bons, je crois, qui vécurent sous le signe du devoir.
Ces gens traversèrent une période difficile - mais ne le sont-elles pas toutes? -, celle du XIXe siècle pendant laquelle l'industrie prend son essor, qui voit les ouvriers, exploités, regimber, les syndicats, s'organiser. J'ai en tête ce cri de mon arrière-grand-père, cri lancé lors d'un meeting électoral organisé par un parti catholique trop conservateur : "Vivent les socialistes!" A cette époque, j'eus crié à ses côtés avec la même conviction, en lui donnant la main en signe d'allégeance, car une figure comme celle de l'abbé Daens* est, selon moi, l'une des plus belles qui soit.
C'est en l'honneur de cet ancêtre, François Joseph, dont le portrait trône dans mon bureau, que j'ai rédigé ces lignes. N'ayons pas peur des mots : je suis fier d'eux.
* L'abbé Daens et les démocrates d'Alost ont lutté pour qu'une représentation ouvrière voit le jour au sein du Parti catholique jugé par eux réactionnaire. Un film récent, relatant la vie de ce représentant de Dieu et des pauvres sur terre, m'a profondément ému.
JEAN SCHLUNTZ ou le "curé indigne de Bure"
Permettez-moi de rendre hommage à tous ces prêtres qui ont, au cours des XVII et XVIIIe siècles, tenu les registres de la paroisse à une époque où l'administration communale brillait par son absence. Grâce à leur zèle, nous pouvons, aujourd'hui, retrouver la trace d'ancêtres qui, sans leur concours, seraient, et à jamais, ensevelis, oubliés, rayés de la mémoire collective. Quid de vous, Dieudonné Massuin, Marguérite Damin? Qui seraient vos enfants, mon cher Jean Joseph, nommé d'abord Massuin, puis Mazuin? Parmi ces scribes ensoutanés, une mention spéciale à celui qui le premier (mais je m'avance peut-être : go!) tint, de manière systématique, le "registre contenant les noms des baptisés et confirmés et mariés et décédés de la paroisse de Bure".
Une expression m'avait frappé : "Jean Schluntz Curé indigne de Bure le jour de la St Jean baptiste 1677".
Durant trente-trois ans, il tiendra ce registre, participant, à l'aide de sa plume, aux joies et malheurs des habitants de son petit royaume, sa paroisse, où vont se succéder, sans désemparer, les baptêmes, confirmations, mariages et décès. Il naîtra lui-même à une date précise, certes, mais non déterminée; il n'épousera pas une accorte paysanne (snif!), mais se consacrera entièrement à son dieu; il terminera sa course en 1710, toujours indigne, mais par rapport à quoi, à qui? That is the question. Il n'empêche : sa vie fut exemplaire à plus d'un titre. Je l'affirme "au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit".
Permettez-moi de rendre hommage à tous ces prêtres qui ont, au cours des XVII et XVIIIe siècles, tenu les registres de la paroisse à une époque où l'administration communale brillait par son absence. Grâce à leur zèle, nous pouvons, aujourd'hui, retrouver la trace d'ancêtres qui, sans leur concours, seraient, et à jamais, ensevelis, oubliés, rayés de la mémoire collective. Quid de vous, Dieudonné Massuin, Marguérite Damin? Qui seraient vos enfants, mon cher Jean Joseph, nommé d'abord Massuin, puis Mazuin? Parmi ces scribes ensoutanés, une mention spéciale à celui qui le premier (mais je m'avance peut-être : go!) tint, de manière systématique, le "registre contenant les noms des baptisés et confirmés et mariés et décédés de la paroisse de Bure".
Une expression m'avait frappé : "Jean Schluntz Curé indigne de Bure le jour de la St Jean baptiste 1677".
Durant trente-trois ans, il tiendra ce registre, participant, à l'aide de sa plume, aux joies et malheurs des habitants de son petit royaume, sa paroisse, où vont se succéder, sans désemparer, les baptêmes, confirmations, mariages et décès. Il naîtra lui-même à une date précise, certes, mais non déterminée; il n'épousera pas une accorte paysanne (snif!), mais se consacrera entièrement à son dieu; il terminera sa course en 1710, toujours indigne, mais par rapport à quoi, à qui? That is the question. Il n'empêche : sa vie fut exemplaire à plus d'un titre. Je l'affirme "au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit".



